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Changer de cap, sans renoncer au voyage...

18 août
6 min de lecture

Il y a des projets que l’on porte longtemps avant même de savoir exactement quelle forme ils prendront. Ils naissent parfois d’une rencontre, d’un lien qui se crée et qui, peu à peu, devient une direction. Les Gardien·ne·s de la Forêt était de ceux-là. Ce projet est né d’une rencontre avec des représentants de peuples autochtones d’Amazonie, de leur parole, de leur manière de regarder le monde et de cette sensation, difficile à expliquer, que certaines rencontres déplacent quelque chose en nous. Elles nous obligent à regarder autrement ce que nous pensions connaître, à questionner certaines de nos évidences et parfois, à revenir à des choses beaucoup plus essentielles.


Depuis, le projet a grandi. Les photographies ont été réalisées, les témoignages recueillis, les textes écrits et les recherches menées. Une exposition a été pensée, construite et préparée, avec les photographies au cœur du dispositif, des visites pédagogiques destinées aux écoles et des temps de rencontre avec le public. Le Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne devait l’accueillir à l’automne 2026, dans un lieu qui permettait précisément de donner à cette rencontre entre les réalités de ces communautés et le public d’ici une véritable visibilité. Le projet était donc bien réel, engagé et en cours de réalisation. Il restait une étape essentielle, celle de réunir les moyens nécessaires pour lui donner une existence physique à la hauteur du travail réalisé. Alors nous avons cherché... Beaucoup... Plus de 290 démarches ont été entreprises auprès de fondations, d’institutions, de banques, d’entreprises, de sponsors et de différents partenaires. Des dossiers ont été rédigés et personnalisés, des demandes de financement et de sponsoring envoyées, des contacts pris, des relances effectuées, des échanges menés et de nouvelles pistes explorées. Nous avons également revu le budget, étudié différentes possibilités et réduit autant que possible certains postes, afin de rendre le projet réalisable avec les moyens qui pourraient être réunis, sans pour autant dénaturer le travail réalisé ni le sens de l’exposition. Derrière une exposition visible pendant quelques semaines, il y a en effet une réalité très concrète, des tirages photographiques, des supports, du graphisme, de l’impression, de la technique, de l’installation, mais aussi des mois de travail, de recherche, de coordination et de préparation.


Certaines portes se sont ouvertes, d’autres sont restées fermées. Malgré toute cette énergie consacrée à la recherche de solutions et de financements, les conditions nécessaires à la réalisation de l’exposition au Forum de l’Hôtel de Ville n’ont finalement pas pu être réunies. Il a donc fallu prendre une décision qui n’était évidemment pas celle que nous avions espérée: ne pas réaliser l’exposition dans les conditions et aux dates qui avaient été prévues. Ce choix est difficile après tout le travail engagé, mais il nous semble plus juste de l’assumer que de chercher à faire à tout prix, dans des conditions qui ne permettraient ni de respecter la qualité du projet, ni de rendre pleinement justice aux personnes qui nous ont accordé leur confiance et dont les paroles, les visages et les histoires sont au cœur de cette démarche.


Nous vivons dans une société qui valorise beaucoup l’aboutissement, la réussite, la capacité à atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Nous construisons des plans, dessinons des itinéraires, fixons des dates et avançons vers une destination en imaginant que la trajectoire dépend principalement de notre volonté. Puis la réalité intervient, avec ses contraintes, ses imprévus, ses portes qui s’ouvrent ou qui restent fermées et nous rappelle que nous ne maîtrisons jamais complètement le chemin. Il faut alors apprendre à faire une distinction importante, celle entre l’échec d’un projet et l’évolution d’une trajectoire. Une trajectoire qui change n’efface pas le chemin parcouru. Les rencontres, les heures de travail, les recherches, les réflexions, les apprentissages et tout ce que cette aventure a fait naître ne disparaissent pas parce qu’une exposition ne pourra finalement pas voir le jour au mois d’octobre dans le lieu qui avait été prévu. Le projet n’a pas pris la forme que nous lui avions destinée, mais ce qui a été construit autour de lui existe bel et bien.


Cette expérience m’a aussi ramené à ce que les personnes rencontrées dans le cadre de ce projet m’ont appris sur une autre manière d’habiter le temps. Dans nos sociétés occidentales, nous sommes souvent pris dans l’urgence, il faut avancer, produire, prévoir, atteindre, optimiser et nous avons tendance à mesurer la valeur d’une démarche à ce qu’elle permet d’accomplir rapidement. La rencontre avec des peuples dont la relation au territoire, à la transmission et au vivant s’inscrit dans une temporalité différente m’a rappelé quelque chose de beaucoup plus simple, nous faisons partie d’un monde qui nous dépasse et dont nous ne sommes pas les seuls à décider du rythme. La forêt n’attend pas nos calendriers et les arbres ne grandissent pas selon nos échéances. La transmission ne se mesure pas en semaines ou en lignes budgétaires. Certaines choses essentielles ont besoin de temps, de continuité et de patience pour prendre racine. Cette pensée m’accompagne aujourd’hui alors que je regarde ce projet prendre une autre direction. Il y a de la déception, bien sûr, ce serait mentir que de dire le contraire. Lorsqu’on consacre autant de temps, d’énergie et d’engagement à un projet qui nous tient profondément à cœur, il est difficile de le voir s’arrêter dans la forme que l’on avait imaginée. Il y a de la tristesse, peut-être même une forme de colère ou d’incompréhension face à ce qui n’a pas pu être réuni, malgré tout ce qui a été entrepris. Mais il y a aussi une autre manière de regarder les choses, une manière que ces rencontres m’ont peut-être justement aidé à comprendre. Le travail réalisé continuera à vivre d’une manière ou d’une autre, à travers leur diffusion, leur transmission aux personnes et aux communautés photographiées, leurs propres réseaux, mais aussi à travers les possibilités que nous découvrirons peut-être plus tard. L’exposition pourrait un jour prendre une autre forme, trouver un autre lieu ou un autre support, mais aujourd’hui, nous ne savons pas encore ce que deviendra le projet et nous ne souhaitons pas lui imposer de nouveau calendrier ni faire de promesse sur ce qui viendra ensuite.


Pour l’instant, il est simplement nécessaire de laisser un peu d’espace au temps. Après toute l’énergie consacrée à cette exposition, il est également nécessaire de réorienter certaines priorités, dans le cadre d’Ethnic’all comme dans ma propre vie professionnelle. Nous ne pouvons pas tout porter en même temps et reconnaître cette réalité ne signifie pas abandonner. Cela signifie aussi savoir regarder le chemin parcouru, reconnaître ce qui a été accompli, accepter de ralentir lorsque cela devient nécessaire et permettre à une nouvelle direction de se dessiner sans chercher immédiatement à savoir où elle nous conduira. Je crois profondément que nous avons toujours une part de liberté dans la manière dont nous accueillons ce qui nous arrive. Nous ne choisissons pas toujours les événements, nous ne décidons pas toujours de leur issue, mais nous pouvons choisir ce que nous allons en faire. Alors je choisis de ne pas regarder cette étape comme un échec, mais comme un changement de trajectoire, avec tout ce que cette expression peut contenir de mouvement, d’incertitude et de possibilité.


Un vélo avance parce que le cycliste ajuste constamment son équilibre. Il ne reste jamais parfaitement droit, il corrige, dévie légèrement, reprend son axe, ralentit parfois et puis accélère à nouveau. Il avance précisément parce qu’il accepte de réajuster sans cesse sa direction. Peut-être que nos vies ressemblent davantage à cela qu’à une route parfaitement tracée. L’important n’est pas de ne jamais dévier, mais de savoir continuer à avancer lorsque le chemin nous oblige à modifier notre trajectoire.


Les Gardien·ne·s de la Forêt ne verra donc pas le jour au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne comme nous l’avions imaginé cette année. Mais ce projet a déjà produit quelque chose de précieux, des rencontres, des photos, des liens et une réflexion qui dépasse largement les murs d’une exposition. Son message, lui, reste intact. Celles et ceux qui protègent les forêts protègent aussi une part de notre avenir commun. À l’heure où les arbres deviennent pour nous aussi une question très concrète, où les épisodes de chaleur extrême et les canicules nous rappellent jusque chez nous notre dépendance à l’eau, au vivant et aux équilibres naturels, écouter celles et ceux qui entretiennent depuis des générations une relation profonde avec leur territoire prend un sens particulier. Leur savoir, leur expérience et leur manière de penser la relation entre l’être humain et son environnement sont autant de choses qui méritent d’être entendues et transmises. C’est aussi pour cela que cette rencontre a compté. Elle m’a rappelé que tout ne se mesure pas à l’aboutissement d’un projet, à une date ou à un lieu. Certaines expériences nous transforment avant même d’avoir atteint la destination que nous leur avions donnée. Il y a des projets qui prennent exactement la forme que nous avions rêvé et puis il y a ceux qui nous apprennent à rêver autrement. Peut-être que Les Gardien·ne·s de la Forêt appartient aujourd’hui à cette 2e catégorie.


Changer de cap ne signifie pas renoncer au voyage. Parfois, c’est simplement accepter que le chemin nous conduise vers un endroit que nous n’avions pas encore appris à imaginer.

 
 
 

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